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Les femmes chinoises refusent aussi la ? charge mentale ?

2020-10-13 Le 9 Shanshan Zhu

La lutte pour l’e?galite? des sexes en Chine (s’il y en a une) a-t-elle de?ja? commence? au sein des foyers ? Pour cette enque?te effectue?e aupre?s de 141 foyers chinois, nous nous sommes appuye?s sur la notion de ? charge mentale ? (domestique), de?nonce?e en France par les fe?ministes depuis quelques anne?es. Si le concept existe tel quel en Chine, en quoi diffe?re-t-il de la vision occidentale ?

La charge mentale domestique (ou me?nage?re) est une charge cognitive qui pe?se sur une personne qui doit ge?rer le foyer au quotidien. Si les hommes et les femmes sont tous concerne?s, des e?tudes de?montrent que les femmes en ressentiraient davantage les effets. Dans son article ? Fallait demander ?, la dessinatrice Emma de?finit la charge mentale comme celle de?coulant du ? travail d’organisation des ta?ches domestiques et de l’exe?cution d’une partie d’entre elles ?, et qui repre?senterait au final 75 % du travail domestique. ? La charge mentale, c’est le fait de toujours devoir y penser ?, e?crit-elle, soulignant qu’en France, cette charge repose en quasi-totalite? sur la femme (dans un couple he?te?rosexuel).

Charge mentale dans le monde : les femmes en font plus que les hommes et la Chine ne fait pas exception

L'émission de téléréalité Mr. Housework qui filme la vie de familles sous l'angle de l’exécution des taches ménagères, pointant du doigt les hommes chinois dont le temps consacre? aux travaux me?nagers se classe dans les quatre derniers rangs mondiaux © Compte officiel Douban

Selon une enque?te mene?e par l’OCDE en 2018 sur le temps consacre? aux ta?ches me?nage?res dans 28 pays du monde, les femmes y consacreraient en moyenne 163 minutes par jour contre 73 minutes pour les hommes. En 2019, l'Organisation internationale du travail a rapporte? qu'environ 600 millions de femmes dans le monde effectuent des ta?ches me?nage?res ? a? plein temps ? sans aucun revenu, contre 41 millions d'hommes dans la me?me situation. La Chine ne fait pas exception dans cette situation domine?e par une ine?galite? de la re?partition des ta?ches me?nage?res au sein d’un foyer.

Alors que le taux d'emploi des femmes chinoises est le plus e?leve? au monde, le temps consacre? aux travaux me?nagers par les hommes chinois se classe dans les quatre derniers rangs mondiaux et les femmes consacrent en moyenne 81 minutes de plus que les hommes aux travaux me?nagers (lifeweek.com, 2019). Toujours selon l’e?tude de l’OCDE, la Chine, ainsi que la Core?e du Sud, le Japon et l’Inde, sont les quatre pays ou? les hommes passent le moins de temps aux ta?ches me?nage?res. Les hommes chinois consacreraient 48 minutes par jour aux courses et aux travaux me?nagers, contre 155 minutes pour les femmes chinoises.

Une situation initiatrice de conflit, qui peut aller jusqu’a? la se?paration, comme le confirme le rapport sur les divorces en 2018 publie? en mars 2019 par le Tribunal civil du Zhejiang, qui fait e?tat de 50 000 se?parations dans la province. Et la cause principale e?voque?e concerne les ta?ches me?nage?res (Qianjiang Evening News) !

Le travail domestique : une constante variable

Dans un environnement ou? s’exerce une grande pression sociale et surtout e?conomique, les jeunes couples chinois n’ont souvent pas le temps d’intellectualiser la notion de charge mentale.

Cependant, une autre tendance se re?ve?le notamment chez les 24-45 ans vivant dans les grandes et moyennes villes chinoises, ou? le travail domestique n’est pas ve?cu comme une contrainte, ou tout du moins comme un sujet force?ment conflictuel. En effet parmi les couples de cette tranche d’a?ge, dans 70 % des cas, l’homme et la femme travaillent tous les deux. Dans 32 % de ces foyers, l’homme et la femme participent tous les deux aux ta?ches me?nage?res, et dans 6 % des cas,tous les membres du foyer participent, a? savoir le couple et e?ventuellement les parents et/ou beaux-parents. Les femmes prenant en charge seules les ta?ches domestiques repre?sentent 16 % des foyers contre 5 % pour les hommes, et dans 9 % des cas, celles-ci sont effectue?es par une personne exte?rieure au couple (parents, beaux-parents, aide a? domicile). Si 50 % des sonde?s sont satisfaits du partage des ta?ches dans leur foyer, ce sont les types de ta?ches qui de?plaisent davantage aux insatisfaits que la re?partition en soi.

A? la question de savoir comment ces femmes vivent cette ? charge ?, il est ne?cessaire de comprendre le mode de vie, la structure familiale et l’e?chelle des priorite?s des jeunes Chinois. Dans un environnement ou? s’exerce une grande pression sociale et surtout e?conomique, les jeunes couples chinois n’ont souvent pas le temps d’intellectualiser la notion de charge mentale telle qu’elle est de?finie en France ou plus largement dans les pays occidentaux. Non pas que le concept n’existe pas, mais seulement l’expe?rience n’est pas ve?cue de la me?me manie?re. ? Je comprends la notion de charge mentale que vous de?crivez mais chez nous, on n’a vraiment pas le temps de penser a? c?a. Avec mon mari, chacun fait ce qu’il y a a? faire, on ne se pose pas de question. Mais comme il est plus maniaque que moi, dans les de?tails, il en fait un peu plus que moi. Nous avons tous les deux tellement de travail que nous avons du? e?tablir un planning strict qui fractionne nos journe?es depuis 6h du matin jusqu’a? 22h tous les jours, sinon on ne pourrait pas faire tout ce qu’il y a a? faire ?, explique Sophie X., 39 ans, fondatrice d’une entreprise de communication a? Pe?kin ou? elle vit depuis 2006 avec son mari et leur fils.

Par ailleurs, il n’est pas rare de voir en Chine trois ge?ne?rations vivant sous un me?me toit, les parents du couple faisant souvent partie inte?grante du foyer – ou lui rendant visite tre?s re?gulie?rement –, et partageant e?galement les charges de son organisation. ? C’est vrai que quand mes parents ou ceux de mon mari viennent nous voir – ils restent en ge?ne?ral plusieurs mois –, ils s’occupent de leur petit-fils, du me?nage, des courses et de faire la cuisine. Quand ils ne sont pas la?, on s’arrange entre nous ?, continue Sophie. Co?te? pratique, les journe?es ? ouvrables ? sont bien plus longues en Chine ou? de nombreuses de?marches administratives ne ne?cessitent pas de prise de rendez-vous et ou? les magasins et supermarche?s restent ouverts tre?s tard. Au quotidien, cela implique que les Chinois sont moins contraints dans le temps pour effectuer certaines ta?ches relatives au foyer, auxquelles ils peuvent s’atteler apre?s le travail.

En Chine, la notion de charge mentale doit e?galement e?tre conside?re?e sous l’angle du statut socio-e?conomique du couple. L’enque?te re?ve?le notamment que chez les plus modestes, le travail domestique repre?sente une charge re?elle qui vient s’ajouter a? un quotidien de?ja? e?puisant. Pesant essentiellement sur les femmes, cette charge peut devenir source de conflit au quotidien. Chez la classe moyenne et les CSP+, le me?nage et les courses sont des services qui peuvent e?tre facilement externalise?s, pas seulement parce qu’ils sont tre?s abordables, mais aussi parce qu’entre le me?nage et l’enfant, les parents sont nombreux a? pre?fe?rer consacrer plus de temps a? leur proge?niture qu’a? nettoyer la maison. ? Chez nous, chacun fait ce qu’il voit. Personnellement, si je vois qu’il y a des choses a? faire mais que je n’ai pas envie de les faire, je ne les fais pas. Il est rare qu’une personne en fasse beaucoup plus que l’autre car on s’arrange pour trouver un e?quilibre ?, te?moigne Crystal, 35 ans et co-fondatrice d’une entreprise dans l’industrie de la sante? a? Pe?kin. ? Pour moi, chacun a un ide?al en matie?re de partage du travail domestique. Et c’est lorsqu’il y a un trop grand e?cart entre les ide?aux de chacun au sein du couple qu’il y peut y avoir un conflit ?, continue-t-elle.

Le fe?minisme a? la chinoise commence avec la politique de l’enfant unique

L'actrice Yao Chen incarne une cadre dirigeante, Su Mingyu, archétype de la femme indépendante dans la série télévisée All is well © Compte officiel Douban

? Les femmes soutiennent la moitie? du ciel ?, proclamait Mao Zedong lors de la fondation de la Re?publique Populaire de Chine en octobre 1949, ? libe?rant ? officiellement les femmes d’une tradition qui les rele?guait a? un statut infe?rieur. Mais officieusement, les principes confuce?ens e?taient reste?s largement ancre?s dans une socie?te? chinoise encore fortement domine?e par le patriarcat. Pourtant l’e?ducation est devenue de moins en moins genre?e dans les zones urbaines chinoises marque?es par la politique de l’enfant unique mise en place entre 1979 et 2015. La tranche d’a?ge 25-45 ans correspond pre?cise?ment a? ces ge?ne?rations d’enfants uniques e?leve?s dans un environnement aux m?urs progressistes, ou? les codes sociaux traditionnellement attribue?s aux femmes et aux hommes ont connu un bouleversement. Dans les zones urbaines, les familles – qui n’avaient pas le droit de faire un deuxie?me enfant – ont souvent e?duque? leur fille comme un garc?on, c'est-a?-dire en lui donnant toutes les chances de re?ussite, la choyant, la prote?geant des ale?as de la vie, mais aussi en lui donnant les outils pour e?tre inde?pendante. Ces filles, devenues a? leur tour jeunes femmes puis me?res – me?me si elles ont conscience de l’existence d’une diffe?rence base?e sur le genre – n’ont pas force?ment inte?gre? les usages sexistes ou ont sciemment fait le choix de les outrepasser.

L’enfant unique a e?galement eu pour conse?quence ce qu’on appelle aujourd’hui un ? syndrome de la princesse ? : ne?ologisme qui de?crit une ge?ne?ration de jeunes femmes individualistes et mate?rialistes. Le phe?nome?ne a e?te? provoque? par un de?veloppement e?conomique fulgurant contribuant a? une hausse du consume?risme et a? l’ave?nement d’une classe supe?rieure investissant massivement dans leur(s) enfant(s), ces derniers s’habituant a? une certaine richesse et au confort mate?riel. De plus en plus inde?pendantes financie?rement, les femmes chinoises ont donc tendu a? s’e?manciper des carcans d’une vie familiale traditionnelle, base?e sur le mode?le ? l’homme travaille a? l’exte?rieur et la femme a? l’inte?rieur ?, selon l’expression chinoise. L’e?volution de la place de la femme dans la socie?te? chinoise a une incidence directe sur les m?urs et les modes de vie : les Chinoises sont de plus en plus carrie?ristes et le mariage a perdu de son charme aupre?s d’une jeunesse en que?te d’un nouveau mode?le de vie (cf. Le 9 n°16, avril 2019). La tendance est de?sormais au ce?libat choisi : les jeunes femmes pre?fe?rent e?tre seules que mal accompagne?es (phe?nome?ne des sheng nu?, cf. Le 9 n°4, mars 2018) et il n’est pas question pour elles de constituer un couple qui ne leur convient pas. Ces femmes inde?pendantes recherchent davantage un compagnon de vie qui soit leur e?gal et non pas des hommes-garc?ons pour qui elles seraient a? la fois l’e?pouse et la me?re, et qu’elles doivent en plus e?duquer sur les questions d’e?galite? des sexes. Dore?navant, l’inde?pendance financie?re doit rimer avec l’inde?pendance mentale.

Certes, les ste?re?otypes sur l’ine?galite? des sexes ont encore la vie dure. En Occident aussi, ou? l’on entend encore trop souvent dire que les Asiatiques sont dociles, soumises et font bien la cuisine... En re?alite?, la? ou? le fe?minisme occidental semble encore se heurter a? un conformisme qui ne dit pas son nom, les mentalite?s des jeunes femmes et hommes en Chine semblent a? l’inverse progresser en tandem. Pression sociale oblige [manque de femmes, pression du mariage], les hommes chinois n’ont certainement pas d’autres choix que d’accepter la marche ine?branlable des femmes vers une e?mancipation totale.

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